Alors qu’à Dijon, comme partout en France, la natalité a reculé de 2,3 %, elles ne veulent pas d’enfant. Ce n’est pas une tare, mais elles suscitent l’incompréhension d’une société qui voit dans la maternité une certaine normalité. Loin des psychologies de comptoir, sans tabou, trois Dijonnaises assument et disent pourquoi elles ont fait ce choix.

 

Il est d’usage de donner quelques chiffres, alors soit. Une étude de l’Institut national d’études démographiques publiée en 2014 affirme que près de 4,5 % de femmes revendiquent leur volonté de ne pas avoir d’enfant. Ailleurs, on peut lire que chaque génération compte près de 10 % de femmes qui n’ont pas d’enfant, par choix ou non. Celles qui n’en veulent pas font elles aussi l’objet de statistiques, mais font surtout parler d’elles. Avec l’Insee, qui annonce un recul de la natalité en 2015 de 2,3 % et, par voie de conséquence un taux de fécondité des Françaises qui passe sous la barre de deux enfants par femme (1,96 pour être précis), elles sont dans a ligne de mire des défenseurs d’une démographie vertueuse.

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Ce qu’on leur dit
Avant 30 ans : « Tu verras plus tard, tu changeras d’avis ».
De 30 à 35 ans : « Tu as encore le temps de changer d’avis ».
De 35 à 40 ans : « Tu n’as pas peur de finir seule ? ».
Après 40 ans : « Ma pauvre ! », sur le ton de la compassion.

À Dijon les chiffres n’arrangent rien. La capitale des Ducs affiche une baisse du nombre des naissances de 5,5 % entre 2014 et 2015 : 5 076 en 2014 contre 4 796 en 2015.

Ces Dijonnaises seraient-elles de plus en plus nombreuses à refuser la maternité ? Souvent incomprises, parfois montrées du doigt, ces femmes doivent sans cesse justifier un choix qui n’en est pas vraiment un selon elles. « Je ne suis pas sûre qu’on “choisisse“ d’avoir un enfant, ça ne s’explique pas, c’est inné, ça prend aux tripes, aux dires de mes copines. Hé bien de la même manière, je n’ai pas choisi de ne pas avoir d’enfant, ça ne s’explique pas, je n’en ressens ni le besoin ni l’envie. »

Aude, 36 ans, donne l’image d’une femme épanouie dans sa vie et dans son mariage, mais elle le dit : « Je n’ai pas imposé ma décision à mon compagnon, nous en avons discuté, à plusieurs reprises, et la conclusion, c’est que ça ne nous correspond pas ».

Faux prétextes

Cette réponse ne convainc pas toujours. Il faut alors argumenter, expliquer, justifier. Dans certaines cultures, c’est même inconcevable. Hélène, 43 ans, y voit une injustice. « C’est quand on fait quelque chose qu’il faut se justifier, mais dans notre cas, c’est parce qu’on ne fait pas que l’on doit expliquer. Nous faisons partie d’une minorité, avec tout ce que ça implique. »

Au fil des ans, elle a ainsi développé un véritable argumentaire pour répondre aux questions. « Dire que c’est comme ça, une évidence, ne suffisait pas, alors j’y ai réfléchi et j’ai trouvé des choses à opposer. » La pression de la société l’a donc incitée à chercher des raisons là où elle ne voyait qu’une évidence. L’état de la planète, une légitime inquiétude quant à l’avenir d’un enfant dans notre société, le développement des maladies, la responsabilité que cela implique et les soucis qu’un enfant engendre… Autant de faux prétextes qu’Hélène a dû apprendre à convoquer face à une société qui se pose des questions qu’elle ne se pose pas.

À 43 ans, Hélène reconnaît subir moins de pression. À son âge, cela peut être indélicat de lui faire remarquer qu’elle n’a pas d’enfant : « Les gens s’imaginent que je n’ai pas pu et me regardent avec une certaine pitié. » Mais à d’autres moments, la pression est là. Lucie, 35 ans, en couple, en voulant acheter une maison a relancé le débat. « En couple, il y a des phases : le mariage ou le PACS, l’achat de la maison. Dans les deux cas, les gens reviennent à la charge, comme si entre-temps nous avions changé d’avis avec mon compagnon, parce que contrairement aux idées reçues, on ne décide pas seule. »

Pour cette trentenaire, il est important de ne pas se sentir seule et d’avoir des amies qui partagent son point de vue : « ça enlève un peu de pression et ça fait du bien. Quand je rencontre une femme comme moi, ça me conforte dans l’idée que je ne suis pas anormale. » Les femmes célibataires doivent, quant à elles, faire face à d’autres préjugés. « Quand tu es seule, on s’imagine que si tu n’as pas d’enfant, c’est que tu n’as pas eu le choix », confie Hélène.

 

Une super tata

90« J’ai lu un jour que les femmes sans enfant font les meilleures tantes car elles ont plus de patience et se prêtent volontiers à toutes sortes de jeux avec les jeunes. » Aude raconte, sourire aux lèvres, ses parties de cache-cache au parc de la Colombière, ses heures de coloriage et ses discussions interminables pour savoir qui est la plus jolie des princesses avec sa nièce pendant que les grands boivent leur énième café.

Il en va de même pour Lucie : « J’aime les enfants, les pouponner, jouer avec eux. J’ai été baby-sitter et animatrice en centre de loisirs. Ne pas vouloir d’enfants ne signifie pas les détester ! » Ces trois « child free » font valoir que les chemins d’une vie de femme ne conduisent pas toujours à la maternité, qu’il n’est pas nécessaire d’avoir un enfant pour se réaliser, surtout à notre époque. Simone de Beauvoir n’a pas attendu le XXIe siècle pour le dire : « Que l’enfant soit la fin suprême de la femme, c’est là une affirmation qui a tout juste la valeur d’un slogan publicitaire ! ». Pourtant, il y a les éternelles rengaines. « Tu as le temps de changer d’avis ! » « Tu ne peux pas comprendre, t’as pas d’enfant ! » « J’étais comme toi avant et regarde-moi aujourd’hui avec ma marmaille ! » Ou encore, menace suprême, « tu le regretteras en vieillissant ».

Aude, Hélène et Lucie ne manquent pas d’exemples à donner. Ces phrases se répètent comme un disque rayé parce que l’entourage ne peut pas simplement accepter qu’elles soient différentes. « On m’a même traitée d’égoïste, de carriériste, alors que c’est juste que ma vie me plaît comme elle est, au boulot et en dehors. Le bébé pansement ou bouée de sauvetage pour couple en naufrage, il est là l’égoïsme. »

Lucie, tout comme Hélène, ressent un certain rejet de la part des femmes qui, elles, ont eu un enfant. « Certaines se sentent l’obligation de nous faire changer d’avis. Pourquoi est-ce si important pour elles ce que je fais de ma vie ? » Faisant écho à Aude, Lucie complète : « Je crois que certaines aimeraient avoir le beurre et l’argent du beurre, c’est-à-dire l’enfant, mais aussi la liberté que nous avons par rapport à elles. Sans regretter leur vie, elles jalousent peut-être le temps libre que nous avons. » Pour autant, les trois Dijonnaises reconnaissent ne pas être montrées du doigt à chaque fois qu’elles expriment leur choix de vie et soulignent les réactions les plus marquantes.

Illustrations : Aurélie Magnan (Maman Winneuse )
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